Les traitements de réduction des combustibles dans les forêts américaines - brûlages dirigés, éclaircie forestière et élimination de la végétation basse inflammable - ne servent pas seulement à limiter la violence des incendies de forêt. Ils s’autofinancent, et même largement.
Une nouvelle analyse à grande échelle montre que chaque dollar investi permet d’éviter plus de trois dollars de dégâts.
Pour les chercheurs, l’argument économique en faveur d’un déploiement bien plus massif n’a jamais été aussi solide. Sur le plan politique, en revanche, la situation paraît autrement plus compliquée.
Focalisation de l’étude sur les traitements de réduction des combustibles
L’étude a été pilotée par Frederik Strabo (UC Davis) et s’est concentrée sur l’Ouest des États-Unis, où le risque d’incendies de forêt est le plus élevé et où les données sont les plus riches.
L’équipe a constitué une base de données à haute résolution portant sur 285 incendies qui ont recoupé des opérations de traitement des combustibles menées par le Service forestier des États-Unis, dans 11 États, entre 2017 et 2023.
En confrontant les événements observés à des scénarios modélisés où aucun traitement n’aurait été réalisé, les chercheurs ont pu chiffrer les dégâts évités et leur attribuer une valeur monétaire précise.
Pourquoi les incendies de forêt se sont aggravés
Dans l’Ouest des États-Unis, l’activité des incendies de forêt s’est intensifiée de façon spectaculaire au cours des dernières décennies.
Les coûts - économiques, environnementaux et sanitaires - se comptent désormais en centaines de milliards de dollars chaque année à l’échelle du pays, et la tendance reste défavorable.
Le changement climatique accentue la chaleur et l’aridité, tandis que l’urbanisation continue de s’étendre vers des zones exposées au feu. Ces deux dynamiques devraient se poursuivre, et aucune ne se renverse facilement à court terme.
Mais le facteur de fond qui alimente cette dégradation est antérieur de plusieurs décennies au changement climatique : l’accumulation de végétation inflammable, autrement dit les charges de combustible.
Une accumulation silencieuse de combustible en forêt
Autrefois, des feux fréquents et de faible intensité - y compris des brûlages volontairement pratiqués dans le cadre de la gestion des terres par des communautés autochtones - limitaient naturellement cette végétation.
Au cours du dernier siècle, des politiques d’extinction systématique ont cassé ce cycle.
Année après année, le combustible s’est accumulé sans bruit, dans des forêts qui n’étaient plus autorisées à brûler comme elles le faisaient auparavant.
Quand les feux surviennent aujourd’hui, ils trouvent bien davantage de matière à consumer qu’il y a un siècle ; ils dégagent donc des intensités de combustion nettement plus élevées.
Brûlages dirigés et éclaircie forestière
Les brûlages dirigés et l’éclaircie forestière ont précisément pour objectif de corriger cet état de fait. Ces traitements visent à rapprocher les conditions actuelles de celles qui, autrefois, maintenaient les incendies de forêt à une taille plus limitée et plus contrôlable.
En diminuant la quantité de combustible disponible avant le déclenchement d’un feu, ils contribuent à réduire l’intensité des flammes et à freiner la vitesse de propagation.
Le principe est simple. Sa mise en œuvre, elle, l’est beaucoup moins. Ces interventions restent utilisées de manière chroniquement insuffisante.
Une partie des obstacles est très concrète : les brûlages dirigés exigent des autorisations, une coordination entre juridictions, des fenêtres météo appropriées, ainsi que l’acceptation du public face à la fumée et aux perturbations de court terme.
L’éclaircie forestière, de son côté, suppose des budgets, du matériel et des accès. Mais une autre difficulté majeure tient aussi au fait qu’il est compliqué de démontrer, chiffres à l’appui, ce que ces traitements produisent réellement.
Leurs bénéfices sont différés : une intervention effectuée aujourd’hui peut ne faire la différence que lorsque le feu se déclarera, des années ou des décennies plus tard. Cette temporalité facilite leur relégation derrière des dépenses aux retombées plus immédiates et plus visibles.
Une intensité du feu plus faible et des conditions plus sûres
Cette étude s’attaque sérieusement à ce défi de quantification. En mettant en regard le comportement observé du feu dans les zones traitées avec des scénarios modélisés sans traitement, l’équipe a pu distinguer ce que les interventions ont effectivement changé et ce qu’elles ont empêché.
Sur l’ensemble de la période étudiée, les traitements de réduction des combustibles ont réduit la surface totale brûlée de 36% par rapport aux scénarios sans traitement.
Le mécanisme semble fonctionner sur deux plans : une moindre intensité des flammes, tout simplement parce qu’il y a moins de combustible à brûler.
Et, en parallèle, de meilleures conditions pour les équipes de lutte, qui peuvent intervenir plus efficacement lorsque les feux sont moins violents et progressent moins vite. Ces deux effets comptent, et ils se renforcent mutuellement.
Des dégâts colossaux ont été évités
Au total, les interventions auraient permis d’éviter environ $2.7 to $2.8 billion de dommages sur la période.
Cela inclut des pertes matérielles réduites, moins d’émissions de dioxyde de carbone, ainsi qu’une diminution de la pollution de l’air nocive atteignant les communautés situées sous le vent de ces incendies - un gain sanitaire qui n’apparaît pas toujours dans les évaluations économiques plus simples.
Le chiffre le plus marquant reste le retour sur investissement. En moyenne, chaque dollar consacré à la réduction des combustibles s’est traduit par plus de trois dollars de dégâts évités.
De nombreux projets, pris individuellement, ont fait nettement mieux que cette moyenne. Les auteurs soulignent également que des stratégies plus ciblées - en donnant la priorité aux zones où les traitements sont les plus rentables - pourraient encore améliorer ces rendements.
L’écart entre les preuves et l’action
Rien de tout cela n’est totalement inédit. L’argument général en faveur des traitements de réduction des combustibles a déjà été avancé, et le Service forestier en réalise depuis des années.
Ce que l’étude apporte, c’est ce qui manquait jusqu’ici : une quantification économique robuste, à grande échelle, ancrée dans des incendies réels, des traitements réels, et des comparaisons réelles avec des scénarios contrefactuels.
C’est le type de preuve qui devrait rendre l’argument difficile à écarter dans les discussions budgétaires et les débats de politique publique.
Pour autant, les chercheurs restent lucides sur la portée de la seule évidence scientifique. L’écart entre ce que recommandent les données et ce qui est effectivement mis en œuvre sur le terrain demeure considérable.
Porter les brûlages dirigés et l’éclaircie forestière à l’échelle qu’impose le problème exigerait une évolution majeure des modes de financement, des procédures d’autorisation et des priorités de ces programmes - des changements qui se heurtent à des intérêts divergents et à une forte complexité politique.
« Mais pour exploiter pleinement leur potentiel, il faudra plus qu’un consensus scientifique : cela exigera une réforme politique audacieuse », concluent les auteurs.
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