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Au Vietnam, les cartes de conservation révèlent le chevauchement biodiversité et pauvreté

Jeune femme étudiant une carte en plein air avec rizières en terrasses et cabanes en arrière-plan.

La plupart des cartes de conservation reposent sur une idée simple : là où les espèces rares se concentrent et où les habitats se raréfient, il faut protéger. Les écologues ont bâti des décennies de sélection de réserves sur ce raisonnement, qui reste encore aujourd’hui la règle implicite.

Le Vietnam possède certains des territoires les plus précieux sur le plan écologique que ces méthodes permettent d’identifier. Pourtant, une nouvelle analyse des zones les plus sauvages du pays a mis en évidence un élément que l’approche classique ne sait pas faire apparaître - un enjeu lié moins à la faune qu’aux populations qui vivent sur ces mêmes terres.

L’angle mort d’une carte

Pendant des décennies, les cartes utilisées pour décider de nouvelles zones protégées se sont appuyées presque uniquement sur l’écologie. Les planificateurs cherchaient les lieux qui abritaient le plus d’espèces et les habitats les plus rares. Les habitants présents sur ces terres, et leurs besoins, entraient rarement dans l’équation.

Cet angle mort a un prix. Partout dans le monde, la biodiversité continue de reculer alors même que les aires protégées s’étendent, ce qui laisse penser que tracer davantage de limites ne suffit pas à maintenir les écosystèmes en vie.

Une équipe dirigée par Duong T. Khuu, chercheur au Global Development Institute de l’Université de Manchester, a conçu une méthode de planification de la conservation qui ajoute la moitié manquante du tableau. En plus des données sur la faune, elle prend en compte l’endroit où les gens vivent et l’ampleur de leurs difficultés.

Le déficit de conservation au Vietnam

Le Vietnam se situe dans le hotspot Indo-Birman, l’une des régions sauvages à la fois les plus riches et les plus malmenées de la planète. Le pays abrite des espèces qu’on ne rencontre pratiquement nulle part ailleurs.

La croissance rapide a mis ses forêts sous pression, et une analyse récente de 160,000 sites protégés a montré que la plupart d’entre eux continuaient malgré tout à perdre de l’habitat.

L’équipe de Khuu a appliqué sa méthode aux données vietnamiennes sur la biodiversité et sur la situation sociale, puis a isolé les zones de toute première priorité - celles dites irremplaçables. Des endroits si uniques que leur disparition ne peut être compensée par aucun autre site. Ils ont ensuite vérifié quelle part de ces zones bénéficiait déjà d’un statut légal de protection.

Le résultat est sans appel : environ 83% des terres les plus irremplaçables se trouvent en dehors des parcs et réserves de conservation du Vietnam et ne disposent d’aucune protection formelle. Les espaces les plus difficiles à remplacer sont aussi les moins défendus.

Quand la pauvreté croise la biodiversité

C’est ici que les données sociales ont changé la lecture. En superposant la carte de la biodiversité à une carte des difficultés humaines - faibles revenus et accès limité aux services essentiels - l’équipe a observé un alignement d’une ampleur rarement mesurée.

Parmi les zones irremplaçables non protégées, environ 92% coïncidaient avec les territoires où les besoins de développement étaient les plus élevés.

Les chercheurs qualifient ces zones de hotspots biodiversité-pauvreté. Il s’agit de parcelles où une faune exceptionnelle et des besoins humains importants se partagent la même terre.

Depuis longtemps, des scientifiques soupçonnaient que conservation et pauvreté s’entremêlaient sous les tropiques. Mais, avant cette étude, personne n’avait chiffré ce recouvrement pour le Vietnam, ni montré à quel point les deux cartes se dessinent presque au même endroit.

Cette concordance pèse lourd : les lieux que le Vietnam ne peut le moins se permettre de perdre pour la conservation de la nature sont souvent ceux où les ménages peuvent le moins se permettre de nouvelles restrictions d’usage des terres.

Quand la protection se retourne contre les populations

Un chevauchement sur une carte n’est pas automatiquement un conflit sur le terrain. C’est de la géographie, pas une fatalité. Mais le motif observé laisse présager des difficultés si la conservation arrive à l’ancienne, avec des clôtures et des règles imposées d’en haut aux communautés.

Les réserves strictes ont une longue histoire d’éviction des habitants les plus pauvres de terres dont ils dépendent pour se nourrir et gagner un revenu.

Un article récent sur l’élan mondial vers 30% de protection a averti que la facture sociale retombe souvent le plus lourdement sur ceux qui ont le moins.

Si l’on agit sans précaution, atteindre des objectifs de protection dans les zones irremplaçables du Vietnam pourrait donc aggraver les difficultés déjà vécues par ces communautés. C’est le piège que la nouvelle carte rend visible - et que les auteurs estiment évitable.

Planifier aussi pour les habitants

Intégrer des données sociales n’a pas pour objectif de freiner la conservation. Il s’agit de mieux la cibler. En visualisant sur une même carte la valeur pour la biodiversité et le niveau de besoin humain, les décideurs peuvent repérer des endroits où protéger la nature et soutenir les populations vont dans le même sens.

Ces zones gagnant-gagnant sont le cœur de l’intérêt de l’approche. Une autre étude, cartographiant les terres pour la faune et pour le bien-être humain, a montré qu’une planification rigoureuse peut servir les deux à la fois, au lieu d’en sacrifier un au profit de l’autre.

Concrètement, cela peut se traduire par des paiements aux communautés pour maintenir les forêts, le soutien à des moyens de subsistance qui n’épuisent pas les terres, ou une véritable place donnée aux habitants dans la gestion d’une réserve. La carte n’impose pas une solution : elle indique où se trouvent les arbitrages les plus difficiles.

Au-delà des frontières du Vietnam

Le Vietnam n’est qu’un cas, mais la contrainte qu’il illustre est fréquente. Des dizaines de pays riches en biodiversité et en développement rapide poursuivent les mêmes objectifs de 2030 alors que des millions de leurs citoyens vivent encore près du seuil de précarité. La méthode est transférable et peut être appliquée à partir de données publiques, partout.

Le constat issu de ce travail est clair. Au Vietnam, la majorité des terres les moins remplaçables pour la nature n’est pas protégée, et presque toutes se situent précisément là où les populations ont le plus besoin d’améliorer leurs conditions.

La carte de la faune et la carte des besoins humains se confondent presque.

Cela change la question que les planificateurs peuvent poser. Plutôt que d’arbitrer entre nature et populations, les gouvernements peuvent rechercher des territoires qui servent les deux, et orienter l’effort de protection loin des plans qui excluent ceux qui vivent sous le seuil de pauvreté. L’angle mort n’est plus invisible.

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