En janvier, vu d’avion au-dessus du nord de la Chine, les champs scintillent. Cet éclat vient de l’agriculture sous serre en Chine : du plastique tendu sur de petits tunnels où poussent tomates et concombres pendant que, dehors, tout gèle.
Jusqu’ici, personne n’avait vraiment quantifié ce que produisait toute cette surface couverte. Une équipe de recherche s’y est enfin attelée, avec des résultats surprenants au regard de la place très limitée qu’occupent ces exploitations.
Dans l’agriculture sous serre en Chine
Jinlong Dong, pédologue à l’Académie chinoise des sciences (CAS), a piloté la première enquête nationale de terrain consacrée aux cultures sous serre. Conclusion : ces fermes ne représentent que 1,4 % des terres arables du pays.
Et pourtant, cette mince portion fournit plus d’un tiers des légumes consommés en Chine. Ces productions rapportent près de 170 milliards de dollars par an, davantage que le maïs et le blé chinois réunis - au point d’être un pilier de la sécurité alimentaire.
Ailleurs dans le monde, aucun pays n’approche ce niveau. D’après une étude basée sur des images satellites, la Chine concentrerait plus de 80 % des surfaces mondiales de serres, soit environ 1,8 million d’hectares. À l’intérieur, les rendements peuvent atteindre jusqu’à six fois ceux des cultures en plein champ.
Dix-sept façons de cultiver
Pour reconstituer ce panorama, l’équipe de Dong a mené un travail de terrain conséquent. Les chercheurs ont interrogé des producteurs dans 246 petites exploitations réparties dans 16 provinces. Ils ont aussi prélevé plus de 1 200 échantillons de sol, à la fois dans les serres et dans les parcelles de plein champ voisines.
Les résultats distinguent 17 systèmes agricoles différents. Tous combinent, à des degrés divers, cinq leviers : adapter la conception des serres au climat local, choisir des cultures faciles à écouler dans la région, multiplier les récoltes par parcelle, valoriser des sols délaissés par d’autres usages, et maîtriser la salinité afin de conserver des terres productives.
Un exemple, dans le Liaoning, province froide du nord-est, illustre ce montage. Les producteurs y cultivent tomates et poivrons en plein hiver. Chaque parcelle reçoit plus de 91 tonnes de fumier par an, et ces fermes affichent les meilleurs profits observés lors de l’enquête.
Des serres conçues pour le climat
À Shenyang, capitale du Liaoning, la température hivernale peut descendre jusqu’à −20 °C. Les serres solaires y passent la mauvaise saison sans chauffage.
De gros murs en terre compactée emmagasinent la chaleur du soleil le jour et la restituent la nuit. Résultat : l’intérieur reste de 10 à 25 °C plus chaud que l’air extérieur.
L’air sec du nord joue aussi en leur faveur. Une faible humidité limite les maladies fongiques et de nombreux ravageurs. Dans cette région, les producteurs dépensent environ la moitié de la moyenne nationale en pesticides.
Dans les provinces méridionales, plus pluvieuses, la logique s’inverse et la structure change. Des abris à flancs ouverts protègent des pluies dépassant 1 000 millimètres par an, qui peuvent fendre les fruits à maturité et favoriser les maladies.
Rien de tout cela n’a besoin d’être sophistiqué, ce qui maintient les coûts à un niveau accessible pour des familles ordinaires.
Cultiver les terres laissées de côté
Les serres permettent aussi de remettre en production des terrains que l’agriculture abandonne souvent. Des vergers grimpent sur des pentes de montagne, des plantations tolérantes au sel reconquièrent des sols salins près de Dali, dans le Yunnan, et des terres sableuses trop pauvres pour les céréales deviennent idéales pour le radis.
Sous abri, les agriculteurs optimisent le calendrier autant que la surface. Les associations de cultures installent, sur une même parcelle, des fraises avec des tomates, ou des pastèques avec des haricots longs.
Les rotations remplissent les « trous » saisonniers : un chou résistant au froid prend place en hiver, tandis que des légumes-feuilles tolérants à la chaleur s’insèrent entre deux cycles en été. Dans les zones d’altitude du Yunnan, certaines exploitations récoltent des légumes-feuilles six à huit fois par an, bien au-dessus de la moyenne nationale de deux et demi.
Petites fermes, production massive
Une exploitation type couvre moins de 0,8 hectare, et ce format réduit devient un avantage. Les producteurs les plus expérimentés choisissent volontairement de rester sur de petites surfaces, car ils y dégagent plus de revenus par hectare que leurs voisins plus grands.
Ce gain vient d’une discipline de tous les instants : tailles répétées, surveillance permanente des ravageurs, et interventions rapides dès qu’un problème apparaît.
Une évaluation mondiale aboutit à la même conclusion, en reliant la petite taille des fermes à des rendements plus élevés. En Chine, ce modèle crée aussi de l’emploi : les serres, très gourmandes en main-d’œuvre, mobilisent bien plus de personnes par hectare que les cultures céréalières.
De plus en plus, ces emplois reviennent à des travailleurs âgés. L’exploitant sous serre moyen a 53 ans ; c’est souvent un artisan revenu au village lorsque le travail en ville s’est raréfié. Le secteur joue désormais un rôle de filet de sécurité pour une main-d’œuvre rurale vieillissante.
Fissures dans le modèle
Tous les agriculteurs interrogés disent avoir perdu de l’argent à cause des variations de prix au cours des cinq dernières années. Les petites exploitations peinent à anticiper la demande : lorsque des milliers de personnes plantent la même culture, les prix s’effondrent en même temps.
Les inondations arrivent en deuxième position : elles sont citées par près de la moitié des producteurs et touchent particulièrement le bassin du Yangtsé. Les coups de froid et les hivers sombres mettent aussi en difficulté environ un sixième des répondants, et le changement climatique renforce ces deux extrêmes.
Les sols, eux, paient un coût élevé. Par rapport aux champs ouverts voisins, les parcelles sous plastique se révèlent plus salées, plus acides, et nettement plus chargées en nitrates issus des engrais.
Les producteurs réagissent en apportant du fumier et en retirant les bâches chaque été, afin que les pluies lessivent les sels.
Cap sur 2050
L’équipe a également projeté l’évolution du secteur. En déplaçant une partie de la production vers des régions occidentales plus ensoleillées et plus fraîches, et en n’étendant que les systèmes les plus performants, les besoins en surface sous serre pourraient être divisés par deux d’ici 2050 - même volume produit, beaucoup moins de terres mobilisées.
Dans le même temps, l’emploi augmenterait. Il pourrait progresser de 20 % dans le scénario principal de relocalisation, ou de 156 % si les revenus étaient répartis plus équitablement afin de soutenir les travailleurs âgés. Jusqu’à présent, aucune donnée de terrain n’existait pour alimenter de telles projections.
Désormais, le constat ne relève plus de l’estimation. Si la Chine obtient un tiers de ses légumes à partir d’une fraction infime de ses terres, c’est pour une raison simple : des milliers de petites exploitations se sont chacune ajustées à leur climat et à leurs sols, plutôt que de dépendre d’une technologie unique.
Cela donne aussi aux pouvoirs publics des leviers concrets. Pékin peut orienter les financements de drainage vers les régions exposées aux inondations et mettre en place la plateforme d’échange sur les prix réclamée par les agriculteurs.
Des pays comme le Mexique, qui développent actuellement leur agriculture sous serre, peuvent s’appuyer sur un guide déjà éprouvé.
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