Les saisons des feux de forêt ne cessent de s’allonger dans de nombreuses régions du monde. La fumée qui les accompagne peut recouvrir un territoire pendant des jours, parfois des semaines.
Pour les humains, le scénario est désormais bien connu : on ferme les fenêtres, on consulte l’indice de qualité de l’air et on attend que cela passe, à l’intérieur.
Les animaux sauvages respirent ce même air pollué, sans pouvoir se mettre à l’abri ni contrôler leur exposition. La manière dont ils réagissent reste, de façon étonnante, une question largement ouverte.
Une explication est simple : la fumée a longtemps été moins considérée que la chaleur ou les flammes lorsqu’il s’agit de comprendre ce qui influence le comportement animal.
Une équipe dirigée par Jamie Cornelius a voulu combler ce manque. Cornelius est biologiste à l’Oregon State University (OSU).
Pour avancer, son groupe a choisi un oiseau que presque tout le monde connaît en Amérique du Nord : le merle d’Amérique, qui cherche sa nourriture sur les pelouses, dans les parcs et en lisière de bois.
Comment les merles d’Amérique gèrent les feux de forêt
Le projet a mobilisé bien plus qu’un seul campus : des collègues de l’University of California, Los Angeles (UCLA) y ont également participé.
Une équipe de Cornell University a complété cette collaboration. Ensemble, les chercheuses et chercheurs ont observé ce que faisaient les merles à mesure que la fumée s’épaississait.
« Wildfire smoke is an increasing disturbance across much of the globe yet it hasn’t received much attention as a driver of animal behavior, » a déclaré Cornelius.
« Animals may have evolved strategies to cope with smoke exposure, but what those strategies are and how they affect health outcomes are largely unknown. »
Les merles sont restés malgré la fumée des feux de forêt
Au départ, l’équipe s’attendait à voir les oiseaux partir. Quand la fumée devient dense, des merles disposent d’ailes, et il paraissait logique qu’ils s’éloignent pour trouver un air plus respirable.
Or, les données racontent l’inverse : à mesure que la fumée se renforçait, la majorité des individus restaient sur place.
Même les merles en période post-reproduction ne sont pas partis, ce qui a surpris l’équipe. Sans nid pour les retenir, ils auraient pourtant pu s’en aller à tout moment.
Ralentir plutôt que s’éloigner
Rester ne signifiait pas faire comme si de rien n’était. À mesure que l’air se dégradait, les oiseaux modifiaient concrètement leur façon d’occuper la journée.
« Robins in the post-breeding season, despite not being tied to a nest location, did not just leave when it got smoky, » a expliqué Cornelius, écophysiologiste au College of Science de l’OSU.
« Instead they shifted behavior to reduce activity, presumably to limit the negative consequences of smoke inhalation, and oriented differently according to prevailing wind conditions. »
Le raisonnement devient évident dès qu’on pense à la respiration : moins un animal bouge, moins il fait circuler d’air dans ses poumons. En ralentissant, un oiseau limite donc la dose de ce que transporte la fumée.
Comment les merles d’Amérique ont réagi à la fumée des feux de forêt
Pour interpréter ce type de réponses, l’équipe a proposé un cadre simple en trois trajectoires : rester, s’adapter et partir.
« Rester » correspond au maintien de la routine habituelle. « S’adapter » consiste à modifier cette routine pour réduire les dommages.
« Partir » est l’option la plus radicale : se déplacer vers une zone où l’air est plus sain. Le choix d’une espèce dépend aussi, en partie, de ses capacités de déplacement.
Les merles d’Amérique se situent clairement au milieu : ils se sont adaptés, sans fuir et sans poursuivre leurs activités comme si les conditions n’avaient pas changé.
Suivre les merles pendant les saisons de feux de forêt
Pour en arriver à cette conclusion, il a fallu un long travail de terrain et de la patience. L’équipe a capturé 21 merles adultes dans un habitat de l’Oregon sujet aux incendies.
Chaque oiseau a ensuite été relâché avec un petit dispositif fixé sur une bague, qui renvoyait des données. Ces balises ont permis de suivre les déplacements individuels pendant les saisons de feux de forêt 2023 et 2024.
Un schéma net est apparu à mesure que la fumée se densifiait : les oiseaux effectuaient des trajets plus courts, restant à proximité plutôt que d’explorer des zones plus lointaines.
Se tourner face au vent
Un comportement s’est particulièrement démarqué quand les conditions étaient les plus mauvaises : le sens dans lequel les oiseaux choisissaient de se placer.
Sous une fumée légère, leur orientation changeait peu. En revanche, quand la fumée devenait épaisse, les merles avaient bien davantage tendance à se mettre face au vent.
Ce léger ajustement semblait réellement utile : se placer dans le vent réduisait généralement la quantité de fumée inhalée.
Des feux extrêmes pourraient pousser les merles à partir
Ces résultats ne signifient pas que les merles ne fuient jamais. Cornelius pense plutôt qu’il existe un point de bascule que l’étude n’a tout simplement pas rencontré.
« It’s possible that robins do attempt to flee high-density smoke with long-distance movements and that the levels of smoke that occurred during our study were not quite high enough to induce that response, » a indiqué Cornelius.
« There could be some threshold that triggers the ‘go’ response that was not reached. »
En Oregon, durant ces deux années, la fumée est peut-être restée sous le niveau qui déclenche le départ. Au-delà, le tableau pourrait être tout autre.
Ce que contient la fumée des feux de forêt
Il faut se rappeler ce qu’est réellement la fumée. Loin d’être une substance unique, c’est un mélange variable de gaz et de particules minuscules, capable de nuire à tout animal qui les respire ou les ingère.
L’ampleur de l’exposition est difficile à exagérer : Cornelius souligne que des milliards d’organismes peuvent être concernés lorsque les particules les plus fines dérivent sur des centaines, voire des milliers de kilomètres.
« Animals very close to wildfires are obviously at risk of serious injury or death from exposure to extreme heat and survive only through behavioral responses like fleeing or seeking shelter, » a-t-elle précisé.
« We’re trying to understand the behaviors animals adopt when they are exposed to hazardous smoke but not in imminent fire danger. »
Des effets qui peuvent atteindre les prédateurs
Les conséquences ne s’arrêtent pas forcément à l’individu qui respire la fumée. Cornelius s’attend à ce que certaines réponses se propagent et amènent d’autres espèces à ajuster leur comportement.
La chaîne la plus évidente passe par les proies : si elles deviennent moins actives en période de fumée, les prédateurs qui les chassent peuvent, à leur tour, modifier leurs stratégies.
Cet effet en cascade peut ensuite parcourir tout un réseau trophique, y compris chez des prédateurs qui, eux-mêmes, ne sont pas nécessairement exposés à la fumée.
Des questions encore sans réponse
Malgré ces avancées, les interrogations majeures restent entières. Tous les animaux sont-ils seulement capables de détecter la fumée ?
Et, parmi ceux qui la perçoivent, lesquels adoptent des réactions qui réduisent réellement leur exposition ? Une grande partie de la réponse pourrait dépendre de l’habitat, de la saison, de l’âge, ou encore de la longue histoire évolutive d’une espèce.
La fumée dégrade la santé des animaux
À mesure que les saisons d’incendies s’intensifient, les travaux sur le sujet se multiplient. Pourtant, les bases demeurent étonnamment limitées.
« Even though research on animal responses to wildfire smoke has accelerated as climate change alters fire regimes, there is a lot we don’t know, » a-t-elle déclaré.
« But emerging evidence definitely suggests that animal health is impaired by acute exposure to smoke. »
Chez les merles, le fait de rester sur place semble avoir un coût physiologique réel. Mesurer précisément l’ampleur de ce coût constitue la prochaine étape de ces recherches.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier!
Laisser un commentaire