Dans de nombreux endroits, les abeilles bourdonnent autour des fleurs, mais rares sont celles et ceux qui s’arrêtent sur une question essentielle : des villages ordinaires peuvent-ils contribuer à protéger les pollinisateurs ? Les scientifiques pensent désormais que oui.
Les petites communes rurales pourraient abriter beaucoup plus d’insectes qu’on ne l’imagine. Jardins, parcs et même parcelles délaissées au cœur des villages peuvent se transformer en zones refuges pour les insectes pollinisateurs.
C’est précisément ce que le projet de recherche Buzzing Villages a voulu vérifier. Des scientifiques de la Julius Maximilians Universität Würzburg ont étudié les insectes pollinisateurs dans des villages de Bavière, en Allemagne.
L’équipe cherchait à comprendre de quelle manière les environnements villageois soutiennent les pollinisateurs, et comment les habitants peuvent améliorer ces espaces au bénéfice des insectes.
Les villages peuvent accueillir de nombreux pollinisateurs
Les insectes pollinisateurs, comme les abeilles et les syrphes, jouent un rôle clé dans la reproduction des plantes. De nombreux fruits, légumes et plantes sauvages dépendent du transport du pollen d’une fleur à l’autre. Sans pollinisateurs, les écosystèmes comme les systèmes alimentaires auraient du mal à se maintenir.
La plupart des travaux scientifiques sur les pollinisateurs portent sur les terres agricoles, les forêts ou les grandes villes. Les petits villages, eux, sont rarement étudiés. Pourtant, on y trouve une diversité d’espaces verts absente des zones agricoles gérées de façon intensive.
Jardins, cimetières, petits parcs et terrains laissés en friche composent une mosaïque d’habitats où les insectes peuvent se nourrir et se protéger.
Les chercheurs ont donc voulu mettre cette hypothèse à l’épreuve de manière rigoureuse. L’équipe a examiné 40 villages du nord de la Bavière.
Dans chacun d’eux, les scientifiques ont retenu cinq types d’habitats : cimetières, friches, espaces verts publics, jardins de fermes et jardins de maisons.
Ce que l’étude a révélé dans les habitats villageois
Pendant plusieurs mois, les chercheurs ont suivi insectes et plantes dans ces différents lieux. Les relevés de terrain se sont déroulés d’avril à août.
Sur les sites étudiés, les scientifiques parcouraient les placettes et notaient les insectes pollinisateurs observés en train de visiter les fleurs.
Les résultats se sont vite révélés impressionnants. L’équipe a compté plus de 20,000 abeilles solitaires, plus de 10,000 bourdons, plus de 12,000 syrphes et plus de 10,000 abeilles domestiques. Ces observations ont mis en évidence une biodiversité remarquable au sein de petits villages.
La diversité des espèces a, elle aussi, étonné les chercheurs. L’étude a recensé 208 espèces d’abeilles sauvages et 56 espèces de syrphes. Une partie d’entre elles sont rares ou menacées. D’ailleurs, plus d’un cinquième des espèces d’abeilles sauvages notées dans l’étude figurent sur des listes d’espèces en danger.
Côté flore, les villages ont également montré une richesse exceptionnelle. Les scientifiques ont répertorié 1,258 espèces de plantes à fleurs sur l’ensemble des sites. Une telle variété permet aux insectes de trouver nectar et pollen tout au long de la saison de croissance.
Le rôle des fleurs éclatantes
À première vue, des massifs très colorés semblent idéaux pour les pollinisateurs. L’équipe s’attendait à voir les zones les plus fleuries concentrer le plus d’insectes. Les données ont pourtant raconté une autre histoire.
« Ce qui est particulièrement surprenant, c’est la diversité remarquable des abeilles sauvages que nous avons pu recenser dans des habitats villageois. Les premières impressions peuvent être trompeuses ; les zones aux floraisons les plus colorées ne sont pas forcément celles qui présentent la plus grande diversité d’espèces », a déclaré la coordinatrice du projet, la Dre Fabienne Maihoff.
En regardant de plus près, on comprend mieux pourquoi. Les pollinisateurs ne se contentent pas de chercher nectar et pollen : ils ont aussi besoin d’endroits où nicher et s’abriter.
Un jardin riche en fleurs mais pauvre en sites de nidification peut finalement attirer moins d’insectes qu’un environnement plus simple.
Les cimetières attirent moins de pollinisateurs
Les cimetières peuvent donner l’impression d’être des habitats parfaits : les parterres y sont nombreux et une partie des plantes fleurit toute la saison. Pourtant, l’étude a montré qu’ils hébergeaient moins de pollinisateurs que prévu.
La gestion humaine explique largement cette tendance. Les pelouses sont souvent tondues très régulièrement et la végétation spontanée est éliminée. Par ailleurs, les plantes choisies le sont surtout pour leur aspect décoratif, et non pour leur intérêt écologique.
« Les roses cultivées du genre Rosa à fleurs doubles, ainsi que le lilas (Syringa) et la bruyère (Erica), peuvent sembler attrayants mais n’intéressent pas les abeilles et les syrphes », a indiqué la Dre Maihoff.
Beaucoup de fleurs ornementales offrent peu de nectar ou de pollen. Certaines variétés horticoles dissimulent aussi le pollen sous des couches de pétales très denses, ce qui rend l’accès à la nourriture difficile.
Un autre point concerne les sites de nidification. Les insectes pollinisateurs ont besoin d’éléments naturels comme des zones de sol nu, des tiges végétales ou de petites cavités dans le sol. Dans des cimetières fortement entretenus, ces caractéristiques sont rarement présentes.
Les espaces plus sauvages aident davantage les insectes
En comparant les différents habitats villageois, l’équipe a relevé un fait marquant : certains des endroits les plus favorables aux insectes avaient l’air tout à fait banal. Les friches et des espaces verts simples concentraient souvent un grand nombre de pollinisateurs.
Ces zones abritent généralement une végétation spontanée. Lorsque la tonte est moins fréquente, des plantes locales se développent naturellement. Des fleurs sauvages, comme les chardons et la scabieuse, apparaissent sans plantation minutieuse.
« Des fleurs sauvages indigènes comme des espèces de Knautia (scabieuse) ou de Cirsium (chardons) peuvent y prospérer. Elles sont particulièrement précieuses pour les pollinisateurs », a précisé la Dre Maihoff.
Ces milieux naturels profitent aux pollinisateurs de plusieurs façons. Les plantes sauvages fournissent nectar et pollen. Le sol nu offre des sites de nidification aux abeilles qui creusent des nids souterrains. Une moindre perturbation permet aussi aux populations d’insectes de mieux se maintenir.
Les paysages alentour comptent aussi
Les habitats villageois ne fonctionnent pas en vase clos. Le paysage environnant influence fortement les communautés de pollinisateurs présentes dans les villages.
Les milieux semi-naturels - forêts, prairies et haies - apportent des ressources supplémentaires et des sites de nidification. Ils jouent le rôle de zones sources, où les populations de pollinisateurs se développent avant de se diffuser vers les villages voisins.
Les chercheurs ont observé que la diversité des abeilles solitaires augmentait lorsque les villages étaient entourés d’une plus grande proportion d’habitats semi-naturels. Un paysage plus riche en zones naturelles permettait à de nombreuses espèces d’abeilles de prospérer.
Les bourdons se comportaient de manière légèrement différente. Lorsque les paysages regorgeaient de milieux naturels, ils privilégiaient souvent ces espaces plutôt que les environnements villageois. À l’inverse, quand les habitats naturels se raréfiaient, les villages devenaient d’importants lieux d’alimentation.
Les jardins peuvent vraiment changer la donne
Les habitants des villages peuvent aider les pollinisateurs grâce à des gestes simples. Même un petit jardin peut devenir un habitat utile si l’on choisit les bonnes plantes et des pratiques d’entretien adaptées.
L’étude a comptabilisé plus de 38,000 visites de pollinisateurs sur les fleurs. Certaines espèces végétales se sont révélées particulièrement attractives. La lavande, le trèfle et la bourrache ont notamment servi de sources de nectar très appréciées par les abeilles.
D’autres plantes, pourtant esthétiques, avaient une faible valeur écologique. Les roses à pétales doubles, le lilas et la bruyère n’ont reçu que très peu de visites de pollinisateurs.
Laisser pousser certaines plantes spontanées peut également aider les insectes. Des plantes souvent qualifiées de « mauvaises herbes » peuvent fournir un excellent nectar et un pollen de qualité pour les abeilles et les syrphes.
Un potentiel caché pour la biodiversité
Le projet Buzzing Villages montre que de petites communes rurales peuvent soutenir des communautés de pollinisateurs très riches.
Jardins, parcs, friches et autres espaces du village peuvent jouer le rôle d’habitats essentiels pour les insectes.
Des ajustements d’entretien simples suffisent à améliorer ces milieux. En tondant moins, on laisse les fleurs sauvages s’épanouir.
Des zones de sol nu offrent des emplacements de nidification à de nombreuses abeilles. Une diversité de plantes à fleurs assure nectar et pollen tout au long de la saison de croissance.
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